Chroniques de l’école d’art 1ère chronique _ Échappées de l'école

Date◶ 12.10.21
Auteurâ˜șGabrielle d'Alessandro
Durée 16:43
Comm.🗹0



Chroniques de l’école d’art est une sĂ©rie de chroniques Ă  suivre sur notre site et qui questionne l’école d’art Ă  partir d’expĂ©riences et d’écrits. Nous rĂ©flĂ©chirons aux particularitĂ©s des formations de la culture, qui peuvent se rĂ©vĂ©ler tortueuses, et participent Ă  la construction de professions artistiques qui font exception dans l’organisation sociale du travail.
Ces billets seront basĂ©s sur un corpus, sans cesse en extension, d’écrits de jeunes travailleur·euse·s de l’art ou Ă©tudiant·e·s en art. Les ouvrages qui les composent sont pour la plupart Ă©ditĂ©s par des ami·e·s, ou des connaissances de cercles peu lointains, dessinant alors un groupe de pensĂ©e questionnant l’école en tant qu’institution, sans pour autant s’y opposer frontalement. Ces billets mettront en regard les problĂ©matiques des Ă©coles d’art avec des solutions potentielles — souvent articulĂ©es collectivement — pensĂ©es pour y Ă©voluer plus sereinement.
Le corpus avec lequel nous travaillerons est initiĂ© par Gabrielle d’Alessandro, et contient des textes de aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii, CĂ©line Ahond, Amicale de la DĂ©confiture, Marion Bonjour, AurĂ©lien Catin, Gabrielle d’Alessandro, Louis Garrido, Louise HervĂ© & ChloĂ© Maillet, Madiana KanĂ© Vieyra, Fanny Lallart, Alina Lupu, Vinciane Mandrin, Julie Marmet, Antoinette Metzger, Anouk Nier-Nantes, Precarious Workers Brigade, Jules Rouxel, Oan Serrano, Show,





L’étĂ© arrive, le soleil est haut et chauffe la peau. Les Ă©tudiant·e·s passent leur journĂ©e Ă  dĂ©placer des socles, Ă  repeindre des salles, la chaleur de leurs doigts fait onduler le papier de leurs Ă©ditions toutes fraichement imprimĂ©es. Ce sont les derniĂšres semaines Ă  l’école, l’air est moite d’émotion et d’anxiĂ©tĂ©, les diplĂŽmes approchent.


đŸŽ¶ Sheila — L’école est finie !


En Ă©cole d’art, la fin du cursus est bien particuliĂšre : l’étudiant·e de cinquiĂšme annĂ©e doit prĂ©senter, Ă  l’oral, en une trentaine de minutes, ce qui fait sa particularitĂ© et son intĂ©rĂȘt. Certain·e·s construiront un cheminement dans l’étendue de leurs prĂ©occupations des cinq derniĂšres annĂ©es, d’autres prĂ©pareront un moment prĂ©cis et destinĂ© aux personnes prĂ©sentes — donc globalement, au jury. 
La grille d’évaluation que reçoivent les membres du jury classe les qualitĂ©s du jeune artiste entre sa force crĂ©ative et ses capacitĂ©s Ă  la raconter. Ces membres ne reçoivent pas de consigne particuliĂšre quant Ă  la bienveillance ou au rĂŽle exact qu’iels doivent endosser, situĂ© entre le·la conseiller·Úre et le·la censeur·euse.


L’étudiant·e en art, dĂšs son choix de candidater pour cette formation, verra ses annĂ©es d’études traversĂ©es de questions et de jeux de pouvoir qui finalement reflĂštent aisĂ©ment une vision de la pĂ©dagogie de l’enseignement supĂ©rieur. Le fait qu’iel ait la possibilitĂ© mĂȘme d’envisager ces Ă©tudes dĂ©voile, plus qu’un attrait pour la crĂ©ativitĂ©, la chance de pouvoir se consacrer Ă  celle-ci. Ces Ă©coles sont accessibles par le passage d’un concours (payant), comprenant des Ă©preuves d’écriture et de dissertation pour la plupart, suivies d’une prĂ©sentation de travaux, pendant lequel les qualitĂ©s d’orateur·rice seront bien plus recherchĂ©es que celles d’un·e crĂ©ateur·rice. Ce sont d’ailleurs ces qualitĂ©s de reprĂ©sentation du travail qui sont dĂ©veloppĂ©es dans les classes prĂ©paratoires, puis consolidĂ©es pendant les temps d’évaluation semestrielle au cours du cursus, jusqu’au diplĂŽme.


À la fin de l’école d’art, l’étudiant·e en art n’est pas en vacances, mais dĂ©bute ce qu’on appelle la vie professionnelle.
Pendant mes Ă©tudes, j’ai cherchĂ© Ă  construire, avec d’autres Ă©tudiant·e·s tout aussi inquiet·Úte·s, des outils permettant d’apprĂ©hender la pĂ©riode post-diplĂŽme. Parmi les outils, il y eut l’exercice de rĂ©daction du mĂ©moire, qui suivait d’abord cette injonction universitaire, dĂ©coulant des accords de Bologne  1 . Partant de pratiques d’artistes qui questionnaient et manipulaient le marchĂ© de l’art, je suis arrivĂ©e Ă  questionner l’absence d’information sur les sujets du marchĂ© et du travail au sein de l’école d’art. Un journal de recherche surplombait l’ensemble d’entretiens, lectures, schĂ©mas,
, et j’y Ă©crivais en 2018 : 
Nous naviguons, dĂšs notre arrivĂ©e dans ce microcosme [l’école d’art], sur une dynamique tiraillĂ©e par la culpabilitĂ© quant Ă  nos privilĂšges, et par la dĂ©solation quant Ă  notre exclusion des fonctions sociales classiques. Il est rappelĂ© frĂ©quemment que tou·te·s les Ă©tudiant·e·s de l’école n’auront pas la chance d’ĂȘtre rĂ©ellement un·e artiste, bien que l’art occupe leur temps et soit professĂ© par ils ou elles. En effet, ce statut, plus que mĂ©tier, sera donnĂ© Ă  la-dite personne par un tas d’élĂ©ments extĂ©rieurs : regroupons pour le moment ces Ă©lĂ©ments sous les gros mots « marchĂ© Â» et « sociĂ©tĂ© Â».
Ce rappel est donnĂ© par un systĂšme d’évaluation basĂ© sur l’oral et la prestance, mais Ă©galement, comme dans toutes les cours de rĂ©crĂ©ation, par la visibilitĂ© offerte par l’école aux « plus dĂ©gourdi·e·s », celleux qui contacteront la bonne personne pour les workshops, ou qui lĂšveront la main au moment d’élire le bureau de l’association Ă©tudiante. Cette apparente rĂ©alitĂ©, la sĂ©lection naturelle et extĂ©rieure Ă  ses agissant·e·s, de ceux et celles qui seront les acteur·trice·s du monde de l’art, est renforcĂ© par le mythe suivant : ces mondes de l’art sont un systĂšme, donc immuable, donc illisible, car dotĂ© d’un caractĂšre in-comprĂ©hensible. En effet, les mondes de l’art communiquent avec les mondes du droit, et les mondes de la finance, et tous ces mondes crĂ©ent des lois dont on ne pourrait apprendre les dĂ©crets. Je prends sur moi de dire qu’on ne risque pas de les apprendre, effectivement, si personne ne nous les enseigne. Nous sommes donc bercé·e·s, dans l’école d’art, par une comptine doublĂ©e d’un mensonge : nous ne pourrions dĂ©cider de quoi retourne notre future activitĂ©, et ce parce que nous n’avons mĂȘme pas les capacitĂ©s d’en questionner les retors.
 2
Nous retrouvons cette impression de tiraillement dans beaucoup de discussions d’étudiant·e·s en art, qui se sentent sans cesse illĂ©gitimes dans le monde du travail, et pourtant privilĂ©giĂ©s d’avoir pu choisir cette voie. 


En 2020, je dĂ©couvre de loin le travail de Fanny Lallart, et sa page instagram. Me font d’abord tiquer ses dĂ©tournements des symboles de l’argent, comme une forme d’appropriation d’un vocabulaire qui nous est interdit et qui donne du pouvoir. Je lis ensuite son mĂ©moire en .pdf, dans un train, assise malheureusement Ă  l’inverse du sens de la marche. Le fait de rouler Ă  l’envers me donne la nausĂ©e, et le fait de lire ses mots dans lesquels je me retrouve, le tournis. Je lui Ă©cris directement un mail de remerciement, et ici commence un Ă©change de messages, et des invitations successives. Plus tard, nous Ă©changeons nos mĂ©moires (le sien, souple et orange fluo, au design simple mais marquant, le mien, trop grand et Ă©pais, au graphisme volontairement troublant) et prenons un cafĂ©. C’est pour son diplĂŽme, Ă  l’ENSAParis-Cergy, auquel elle m’avait invitĂ©e Ă  participer, que je propose pour la premiĂšre fois une lecture croisĂ©e de textes autour de l’art, de l’argent, et d’ĂȘtre une fxmme dans tout cela. 
On lit dans son mĂ©moire  3  : 
J’ai l’impression que l’école [d’art] est un lieu duquel il nous est demandĂ© en permanence de nous extraire. C’est un sanctuaire dans lequel il m’est demandĂ© de faire abstraction de la valeur Ă©conomique du travail que je produis. Sa structure me contraint tous les jours Ă  fabriquer une fiction. Je dois faire un effort d’imagination et me projeter dans un monde oĂč l’artiste est un ĂȘtre Ă©trange, Ă  l’abri de toute nĂ©cessitĂ©.
Iel n’a ni besoin de vendre sa production, ni besoin de faire rĂ©munĂ©rer son travail.
Dans ce monde, l’art est beau, l’art est pur, car les projets ne sont pas pervertis par le souci vulgaire de devoir gagner sa vie. 



Bien que les Ă©coles d’art essayent depuis quelques annĂ©es d’intĂ©grer une forme de professionnalisation aux cursus des Ă©tudiant·e·s, les formes qui sont choisies ne correspondent ni aux envies de celleux-ci, ni aux rĂ©alitĂ©s qu’iels rencontreront aprĂšs le diplĂŽme. Iels sont en effet nombreu·x·ses Ă  questionner l’espace d’apprentissage comme un systĂšme reproduisant des modĂšles oppressifs et inĂ©gaux dans lesquels iels ne souhaitent plus Ă©voluer, et les milieux de l’art comme un modĂšle du travail exceptionnel. Les travailleur·euse·s de l’art dĂ©pendent en gĂ©nĂ©ral de plusieurs statuts (auteur·rice·s, auto-entrepreneur·rice·s, vacataires,
), et il est alors difficile d’organiser la profession d’une façon claire, comme un autre mĂ©tier. De ceci dĂ©coule un aspect positif qui est le fait d’ĂȘtre un·e travailleur·euse libĂ©ré·e du patronat, et alors libĂ©ré·e d’une forme d’exploitation directe et primaire. Cependant, le manque Ă©vident de sĂ©curitĂ© sociale et financiĂšre de ces professions pousse les travailleur·euse·s de l’art Ă  s’auto-exploiter, et pire encore, Ă  exploiter leurs pairs. L’un des manquements est par exemple, de toujours penser une rĂ©munĂ©ration adaptĂ©e Ă  une production finale, plutĂŽt que correspondante au temps de travail effectuĂ© en amont ; bien que des groupes d’artistes et d’activistes rĂ©flĂ©chissent Ă  des solutions pour y pallier, par exemple, Ă  travers une forme d’intermittence. Pourtant, la profession artistique ne dĂ©finit pas seulement le travail d’artistes plasticiens qui produiraient des marchandises, mais d’autant de thĂ©oricien·ne·s, d’intervenant·e·s, de curators,
 qui elleux-mĂȘmes changent de rĂŽles et s’allient.


đŸŽ” Forse — I’m Looking For A Job


La professionnalisation en Ă©cole d’art rĂ©pond encore Ă  un modĂšle de carriĂšre d’artiste qui ne correspond plus Ă  l’organisation rĂ©elle des jeunes artistes au sortir de l’école. Dans le discours des enseignants, dans l’organisation compĂ©titive des temps d’évaluation, rĂ©sonne une vision individualisante qui place l’artiste et sa pratique au-dessus des considĂ©rations Ă©thiques. 
En effet, l’école d’art est vĂ©cue pour beaucoup de jeunes artistes comme une bulle privilĂ©giĂ©e, bien que traversĂ©e d’inĂ©galitĂ©s sur lesquelles je reviendrai dans une autre chronique. C’est un espace oĂč le dĂ©veloppement d’une crĂ©ativitĂ© personnelle est central. Le·la jeune Ă©tudiant·e a de l’espace et du temps pour parler de sa pratique, qui a souvent un lien fort avec ses questionnements intimes, ce qui est fortement encouragĂ© par des mises en scĂšne d’évaluation oĂč le personnel est mis en avant, et qui permettent de se dĂ©marquer d’un travail sur la technique seule. Selon l’organisation des Ă©coles et des ateliers, l’étudiant·e va ĂȘtre amené·e Ă  dĂ©fendre son travail — et donc sa maniĂšre de penser et sa sensibilité — toutes les semaines ou tous les semestres, devant un groupe de personnes (Ă©tudiant·e·s, enseignant·e·s) qui sont lĂ  pour argumenter, faire avancer, rĂ©flĂ©chir Ă  ses propositions. Ce sont des espaces et des oreilles dont on peut ressentir l’absence en quittant l’école, isolé·e·s dans des pratiques individuelles, sans atelier collectif par exemple. À ceci s’ajoutent l’apprentissage de techniques et la manipulation de matĂ©riaux Ă  l’accĂšs plus ou moins aisĂ© selon les Ă©coles, mais toujours plus aisĂ© qu’en la quittant. 


A contrario de ce confort, est jouĂ© par l’institution de l’école le thĂ©Ăątre de la « vraie Â» vie, celle qui devrait attendre les Ă©tudiant·e·s aprĂšs le diplĂŽme : un systĂšme d’évaluation et de jugement, qui dĂ©passe les notions d’esthĂ©tique et de technique en mettant en jeu l’aspect relationnel et de diffusion du travail de l’étudiant·e.
Nous lisons ici les mots d’Oan Serrano, ancien·ne Ă©tudiant·e de l’ESII Poitiers, puis AngoulĂȘme. Nous nous connaissons au dĂ©part des workshops inter-Ă©cole d’art que nous avons pu organiser ensemble, mais j’ai pu lire ses textes quand une amie me les a transmis alors que je cherchais des Ă©crits d’étudiant·e·s et jeunes artistes qui rĂ©flĂ©chissent Ă  l’école d’art comme une institution tiraillĂ©e de contradictions. Son mĂ©moire est un site web  4 en ligne, composĂ© de diffĂ©rents journaux de recherches, de vidĂ©os, de courts essais. C’est assez difficile d’accĂšs car trĂšs dense, mais j’aime y retrouver la maniĂšre de cogiter fructueuse et bavarde d’Oan.
Dans cette partie, iel discute les modes d’évaluation et de notation que les enseignant·e·s appliquent en fonction des textes ministĂ©riels, et qui sont pourtant en dĂ©saccord avec une vision sensible de « ce qui fait art ». Iel Ă©crit Ă  propos du rĂŽle que prennent les personnes de son jury, qui sont pourtant des personnes avec qui iel a habituellement des relations proches de l’amitiĂ© (les relations en Ă©cole d’art sont justement floues, cherchant Ă  effacer les sensations de hiĂ©rarchie). 
Bah du coup c’est un peu Ă©trange, je m’étais pas attendu Ă  leur rĂ©action. En fait, les membres du jury je les avait dĂ©jĂ  eu en RDV individuel, et dans ses cas lĂ  je sens une sorte de proximitĂ©, comme si je les connaissais bien, y a un ensemble de mimique dans leur geste, enfin comme dans un entretien quoi. Mais lĂ  c’était diffĂ©rent, beaucoup plus froid, j’avais l’impression qu’ils Ă©taient dans une posture de silence, j’avais l’impression que c’était pas les mĂȘme que je connaissais. Comme si ils jouaient vraiment le rĂŽle du jury quoi, comme une simulation. Ça m’as fait bizarre. Moi Ă  cĂŽtĂ©, avec ce truc de la sincĂ©ritĂ©, je me suis dis c’est bon je joue pas le rĂŽle du candidat, mais du coup j’étais face Ă  des gens qui eut jouaient un autre rĂŽle, qui limite n’osaient pas intervenir. Enfin c’est comme ca que je l’ai ressenti, c’était trĂšs diffĂ©rents des RDV que j’ai eu jusque lĂ . Alors peut ĂȘtre que c’était parce que lĂ  c’était en collectif. Faudrait voir, si je pouvais comparer avec un RDV en collectif par exemple. 


À un autre niveau, l’école « joue Ă  faire semblant pour de vrai Â» (je reprends l’expression de CĂ©line Ahond, que j’aurais le plaisir de vous prĂ©senter dans une autre chronique) lorsqu’elle institue des temps de professionnalisation.
Ces temps rĂ©vĂšlent finalement une confrontation entre les maniĂšres de recevoir un enseignement auxquelles sont habitué·e·s les Ă©tudiant·e·s en Ă©cole (a priori dans l’écoute, la bienveillance, le sensible, l’apprĂ©ciation commune), et la volontĂ© des Ă©coles d’art de former des « professionnel·le·s Â», c’est Ă  dire des travailleur·euse·s prĂȘt·e·s Ă  s’intĂ©grer au marchĂ©. On y retrouve alors la visite d’un avocat qui prĂ©sente froidement les modalitĂ©s juridiques de la vie d’artiste, listant des chiffres qui sont bien Ă©loignĂ©s de la rĂ©alitĂ© d’une jeune carriĂšre. Des galeristes et autres collectionneur·euse·s sont invité·e·s Ă  visiter les passages de diplĂŽmes blancs des Ă©tudiant·e·s, portant des questions mercantiles parfois trĂšs Ă©loignĂ©es des approches de ces dernier·Úre·s. Enfin, l’école d’art mime le marchĂ© qui attendrait nos futur·e·s jeunes artistes, en les plaçant dĂ©jĂ  en compĂ©tition. Les mentions aux diplĂŽmes sont mises en avant, et une sĂ©rie de prix (offerts pour la plupart par les partenaires institutionnels et financiers de l’école) est attribuĂ©e sans grande clartĂ©.
Je reprends ici les mots d’Anouk Nier-Nantes, dans l’épisode quatre de son podcast La vie d’artiste  5 , qu’elle a rĂ©alisĂ© pendant le premier confinement, Ă  la fin de sa cinquiĂšme annĂ©e d’études en art.

extrait de La vie d’artiste, d’Anouk Nier-Nantes


Comme elle l’explique en partie, le procĂ©dĂ© d’élection des Ă©tudiant·e·s primé·e·s d’abord par le corps enseignant, puis par le jury, n’est pas exposĂ© Ă  tou·te·s, ni mĂȘme aux personnes concernĂ©es. Je rajouterai Ă  son rĂ©cit que la distribution de ces prix est tout Ă  fait thĂ©Ăątral, sur l’estrade, dans le jardin de la HEAR Strasbourg, pendant la fĂȘte des diplĂŽmes. Cet Ă©vĂ©nement couteux, le catalogue Ă©ditĂ© Ă  cette occasion, et ce systĂšme de prix participe de fait aux financements que l’école reçoit, et en compose la vitrine. Une journĂ©e de l’exposition des diplĂŽmé·e·s est d’ailleurs consacrĂ©e Ă  la visite des « profession·nel·les Â» qui dĂ©ambulent, privilĂ©gié·e·s dans les installations. Cette visite est prĂ©sentĂ©e comme une occasion rĂȘvĂ©e pour les jeunes artistes de faire remarquer leur travail, mais permet en rĂ©alitĂ© Ă  l’institution de l’école de se faire remarquer Ă  travers leur travaux. Il va sans dire que cette exposition et la prĂ©sence des Ɠuvres des Ă©tudiant·e·s dans le catalogue ne sont Ă©videmment pas rĂ©munĂ©rĂ©es, bien que produisant de l’argent. Les diplĂŽmes et leur exposition sont donc pour les Ă©tudiant·e·s une expĂ©rience Ă  taille rĂ©elle de professionnalisation dans ce qu’elle est de nĂ©faste : une opĂ©ration couteuse, sans aide Ă  la production, et une mise en compĂ©tition, sans prise en charge des frais de reprĂ©sentation et d’exposition.
Anouk, Ă  partir de Pierre-Michel Menger, souligne ensuite ce que cela exemplifie pour l’organisation des travailleur·euse·s que deviendront les Ă©tudiant·e·s, mĂȘme en dehors des pratiques de l’art.

extrait de La vie d’artiste, d’Anouk Nier-Nantes



Bien que des personnes croient encore en ce systĂšme de marchĂ© Ă©litiste, d’autres ne s’y retrouvent plus, et inventent la profession artistique dans une vision anti-capitaliste. Nous verrons dans une prochaine chronique comment l’organisation collective permet de repenser ces pratiques et de mettre en commun des solutions pour pallier Ă  l’exploitation et au manque de distribution des richesses dans le monde de l’art.


đŸŽ¶ Gauche — Pay Day

  1. RĂ©forme europĂ©enne de l’enseignement supĂ©rieur qui visait Ă  harmoniser les formations sur un modĂšle de Licence-Master-Doctorat, et qui lisse finalement les spĂ©cificitĂ©s historiques de chaque universitĂ© et Ă©cole. En aura Ă©galement dĂ©coulĂ© l’adoption par la plupart des Ă©coles d’art du statut d’EPCC (Établissement Public de CoopĂ©ration Culturelle), ce qui en modifie la gĂ©rance et les financements (le pouvoir dĂ©cisionnaire revenant aux collectivitĂ©s territoriales). ↑

  2. De celui dont je mange le pain, je chante aussi la chanson, Gabrielle d’Alessandro, 2019 ↑

  3. 11 textes sur le travail gratuit, l’art et l’amour., Fanny Lallart, 2019 ↑

  4. Ce mĂ©moire est la trace d’une recherche, Oan Serrano, 2019 ↑

  5. La vie d’artiste, Anouk Nier-Nantes, 2020  ↑

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