Trilogie Souterraine – Sous le tunnel, la plage

Date◶ 11.06.16
Auteurâ˜șLou-Maria Le Brusq
Durée 8:42
Comm.🗹177

Autant de consciences mĂ©prises, d’ĂȘtres encore inconnus, mirages lumineux et reflets dans l’obscuritĂ©. L’ascension jusqu’au sommet Ă©tait fastidieuse, pour ne pas dire pĂ©nible. C’était un million et demi de marches en trop, de celles qui ne se comptent pas, celles qui sont courtes, sĂšches et qui conditionnent une marche saccadĂ©e. PrĂ©mices du boyau, les deux murs aux parois irrĂ©guliĂšres encadraient l’escalade, et dispersaient le groupe en une ligne sinueuse et indistincte. Nous avions reçu, il y a quelques semaines, une note, une invitation. Se poser la question du devenir d’un groupe.

De trois, nous sommes devenu soixante, ils sont devenus soixante, pour un seul Ă©change. Similaire peut- ĂȘtre Ă  ce que nous avions dĂ©jĂ  pu vivre ensemble, mais la descente, et les rasades Ă©taient plus denses, plus toxiques encore. L’engouement du groupe, mĂ» par un dĂ©sir profond de partage, par une soif nouvelle d’expĂ©rience encore plus abyssale, c’est vers La Plage qu’ils se sont tournĂ©s.
D’une invitation, c’était un partage.

Il a fallu grimper tout en haut pour mieux plonger, replonger ; reprendre comme ils disaient. Un potlatch, un troc entre leur sueur et une eau limpide.

D’une invitation, c’était aussi la rumeur. Un murmure qui s’était rĂ©pandu sur la ville comme une nuit sans Ă©toiles, et sans lumiĂšre surtout, qu’il fallait venir repeupler. Faire acte de prĂ©sence. L’ascension Ă©tait sans fin, et les marches n’offraient aucune trĂȘve, et le groupe ne faisait que continuer de monter en ligne, et ne s’arrĂȘtait jamais. N’ayons pas l’air de leur prĂȘter des mouvements obliques que dĂ©mentirait la rĂ©alitĂ©. C’était infime. De trois Ă  soixante, le groupe s’est formĂ© par affinitĂ©, par collage sensoriel, haptique, un dĂ©sir de descente accru et violent.

Un Ă©lectro-flash, un choc magnĂ©tique de grande amplitude. Trouver un gisement de diamants au fond de la caverne, et se dĂ©lecter du reflet produit par chaque facette de chaque pierre Ă©clairĂ©e par une lampe-de-main. De trois Ă  soixante, le groupe Ă  rassemblĂ© plusieurs comitĂ©s, unis par des liens sĂ»rement fugaces, rencontres nocturnes, du conciliabule intime et secret des Caves jusqu’à la FĂȘte aux Feux oĂč les toxiques circulaient plus facilement entre nous qu’avec d’autres et lĂ  tissaient des fils minimes.

Pour ouvrir toutes les portes aux vents qui savent ce qu’ils veulent dire, le style n’a pas d’importance.

Mais il y avait le danger, et pendant l’ascension, le groupe le savait. Alors il a revĂȘtu le capuchon. Il est devenu Kokoulophoroi, redoutant l’attaque du figurant inquiĂ©tant. Il s’est fait discret. Le rendez-vous s’était scindĂ© en soixante rendez-vous, et de la ligne montante, c’est soixante personnes individuelles qui redoutaient le danger. Et en dessous, ça bouillonnait. Ils savaient le sol prĂȘt pour l’éruption, et moi, rien. La trappe est ouverte. Il n’y avait point lieu Ă  rencontres, Ă  chocs, et jamais la ville n’avait rien pu crĂ©er. Il Ă©tait un besoin. Un besoin d’expĂ©rience.

L’expĂ©rience c’est l’écart, la dĂ©viation. Convertir en force cet Ă©change douloureux entre l’invitation et le groupe. ProcĂ©der Ă  l’incinĂ©ration, Ă  la combustion. Maintenant que le passage est ouvert, la descente. J’appelle Ă  penser le groupe, dans un roulement de pierres. Les faisceaux lumineux se dĂ©tachent du corps et lĂ  oĂč il y avait figure et identitĂ©, ce n’est que par la crĂ©ation d’un espace par la lumiĂšre que le groupe se forme. Le danger est au-dessus. Le figurant inquiĂ©tant est loin, au-dessus, sur le bois, marche sur la trappe, mais ne voit pas.

Il est aveugle sous la terre, et c’est le tunnel entier qui lui en veut de l’attendre Ă  la surface. Le groupe lui en veut mais oublie, car plus on descend plus on oublie. La nuit d’en bas est chaude, et humide. Sous les pierres roulent des liquides, des eaux phosphorescentes, des poisons d’eau salĂ©e, qui indiquent la destination. La Plage n’est pas loin. On m’a dit que le Tunnel Ă©tait immense, que La Plage oĂč le groupe s’est arrĂȘtĂ© n’était que le commencement, et que plus loin, il y avait une Ăźle.

[En gĂ©nĂ©ral, le systĂšme navire-amarrage du groupe a une pĂ©riode propre qui s’exprime en minutes. Il ne peut donc ĂȘtre excitĂ© par les vagues qui contiennent des pĂ©riodes allant de quelques secondes Ă  quelques dizaines de secondes, mais l’excitation provient de termes non-linĂ©aires, et ici, ça a durĂ© une heure. Autant de consciences mĂ©prises, d’ĂȘtres encore inconnus, mirages lumineux et reflets dans l’obscuritĂ©, on s’assied. La ligne est brisĂ©e, lĂ©gĂšrement, peut ĂȘtre diffractĂ©e. Qu’un rien dĂ©vie en quelque chose de sa ligne, qui serait capable de s’en rendre compte ? La conscience architecture de chacun Ă©tait perturbĂ©e. La Plage et l’Île Ă  l’horizon, Ă©vanouies dans une vapeur atmosphĂ©rique de nuit noire. Peut- ĂȘtre un fantasme mĂȘme. Mais, de lĂ -bas ; de l’Île, un volume sonore qui se rapproche. Quelque chose d’une machine de fer, bruyante. RĂ©sonance d’un rĂ©gime d’équilibre qui dĂ©pend des Ă©lĂ©ments dissipatifs du groupe, ou bien d’une rupture d’un composant du systĂšme. D’une dĂ©clinaison. Du groupe, soixante dĂ©clinaisons de groupe, et moi je conjugue. Je convertis en force ces observateurs uni-latĂ©raux en inflexion indispensable, qui, cependant, oriente et dĂ©soriente tout. ]

Mais si tous les mouvements sont enchaĂźnĂ©s dans la nature, si toujours d’un premier naĂźt un second suivant un ordre rigoureux, l’atomisation du groupe ne provoque pas un mouvement qui rompt les lois de la forme, et qui empĂȘche que les causes ne se succĂšdent Ă  l’infini, d’oĂč viendrait donc cette libertĂ© accordĂ©e sous terre Ă  l’individuel ; d’oĂč viendrait, dis-je, cette libre facultĂ© arrachĂ©e au destin, qui nous fait aller partout oĂč la volontĂ© nous mĂšne ? De l’Île vient la rĂ©ponse. Ou du moins, de l’Île vient d’autres questions. Questions remettant en cause la conscience architecture d’un tout, du potlatch et de ce que l’on voit dans la nuit.

OĂč va-t-on lorsque le cours des eaux toxiques salĂ©es est suivi Ă  rebours, en ligne droite, un Ă  un, mais un peu dispersĂ© quand mĂȘme, un peu dĂ©clinĂ©, sur une pente inclinĂ©e ? Il n’y a pas d’expĂ©rience sans Ă©cart, sans dĂ©viation. L’horizon, lĂ  oĂč l’on voit le ciel et la terre se rejoindre. Quand la terre dĂ©vie et que le ciel est englouti par l’obscuritĂ©, que l’unique source lumineuse d’un ĂȘtre formant un groupe signale la paroi, oĂč se trouve la place de l’horizon ? Autant de questions pour autant d’images, flashes imposĂ©s par une discrĂ©tion secrĂšte.

Il ne peut pas exister de paysage sans horizon car une conscience paysagĂšre dans laquelle on ne distingue la terre, le ciel et leur rencontre – c’est-Ă -dire l’horizon – n’existe pas. Ainsi qu’il n’y a pas de paysage sans image, le paysage est une reprĂ©sentation visuelle, avant d’ĂȘtre une rĂ©alitĂ© physique du territoire. 

Territoire physique est perçu comme paysage si notre regard l’assemble comme en une image, ou si l’étendue physique rĂ©elle du territoire forme image Ă  notre regard.

Mais dans la moiteur de La Plage, l’Île invisible composaient l’expĂ©rience de ces soixante personnes et leurs yeux fermĂ©s invoquaient des images de grandeur impudique, de courbes sexuĂ©es, corps de sable sculptĂ©s par le ressac, de chĂąteaux anciens flottant sur l’eau, tempĂȘtes cĂ©lestes et colorĂ©es par des poisons bienfaisants, vĂ©ritĂ© rĂ©versible. L’horizon comme une frontiĂšre invisible entre le paysage et son imaginaire, fata morgana nocturne. 

De la dĂ©clinaison de la ligne Ă  la dĂ©clinaison du rĂ©el en rĂ©alitĂ©.

Et si le mirage est clinamen, c’est bien parce qu’au fond de cette entraille faite de pierres et d’eau, de rouages mĂ©caniques et de sable dru, un horizon perdure, jamais atteint, maintenu en vie par l’espoir d’un groupe devenu soixante. Le potlatch bat son plein, et les Ă©changes de consciences ne sont pas accordĂ©s sur le mĂȘme ton, les consciences paysagĂšres se heurtant aux consciences-architecture, sans trop de toxiques pourtant, beaucoup de liqueurs glaze, le mĂȘme glaze que celui de l’ocĂ©an, ni tout Ă  fait bleu, ni vraiment vert. C’est aussi cette infinie indĂ©cision qui compose le groupe, et qui fait trembler la ligne droite.

Ce mouvement immanent et perpĂ©tuel, dirigĂ© pour tous les atomes dans la mĂȘme direction, avec la mĂȘme vitesse, mais pas tout Ă  fait. Le potlatch bat son plein, La Plage, encadrĂ©e par son arĂšne de calcaire carbonifĂšre, s’éclaire doucement, fĂ©brilement, d’une pulsation sonore rĂ©guliĂšre. Les Ă©changes de consciences s’évanouissent dans le mirage sans fond, se rĂ©percutent sur l’horizon indistinct pour rester enfermĂ©s quelque part, sur l’Île, et l’ocĂ©an, lentement, s’animent. Les lampes-de-main se rallument une Ă  une, et du silence.

Du silence on aperçoit quelques parties de corps encore endormis par l’expĂ©rience, les consciences s’éveillent Ă  demi, Ă  mesure que les lanternes reprennent place dans ce paysage minĂ©ral. Je suis restĂ©e au loin. Et chacune des lumiĂšres, soixante atomes incandescents, se sont Ă©vanouies brisant la ligne droite dĂ©clinĂ©e pour retourner Ă  l’horizon qui leur Ă©tait propre. Ils allaient se retrouver en conciliabule intime et secret des Caves, Ă  La FĂȘte aux Feux, et ailleurs aussi, loin de La Plage bouillonnante, oubliĂ©e un peu pour toujours, mais l’Île, elle, sera toujours emplie des consciences.
Le figurant inquiĂ©tant est loin derriĂšre, il n’a pas eu son mot Ă  dire, et toujours traquera cet Ă©change, les comitĂ©s dans leur splendide rassemblement.