Librarioli №C – Conapt

Date09.06.18
Auteurcollectif silo
Durée4:45
Comm.🗨0
15 €

Dans son conapt du grand ensemble 492 édifié dans les faubourgs de Marilyn Monroe, New Jersey, Richard Hnatt déjeunait d’un air morose en parcourant avec une indifférence plus que totale la colonne météorologique de son homéojournal.

Le Dieu Venu du Centaure, 1964 Phillip K. Dick, 1974 Éditions Opta, collection anti-monde. p.12

Pour le numéro C de Librarioli, la réflexion proposée portera autour du néologisme inventé par l’écrivain américain de science-fiction Phillip K.Dick : conapt. Apocope de « condominium appartement », il s’inspire dans sa composition des life support systems, ou système de support de vie, c’est à dire des habitats autonomes permettant la survie d’un humain ou de son groupe sans interventions ni aides extérieurs. 

Pour comprendre les enjeux du conapt, revenons tout d’abord sur le rapport littéraire que K.Dick entretient avec la langue et les contextes d’apparition du mot. Dans une littérature d’anticipation et de science-fiction, ce qui est non-existant, ce qui est a advenir, doit trouver sa matérialisation langagière. Dick, ne s’employant que très peu à la description, soignait la création de néologisme – jamais pleinement expliqués – ce qui permet au lecteur de comprendre intuitivement ce que le terme signifie. Le non-style de Dick n’est pas synonyme d’une écriture bâclée, mais devient, de par son assertivité, un style propre, un affirmation d’un devenir, dont on ne peut encore tout dévoiler car il n’est pas encore pleinement présent.

Les première apparitions du mot conapt dans l’oeuvre de Phillip K.Dick se font à la fin des années 60, dans un contexte de trente glorieuses aux Etats-Unis : la mécanisation et la rationalisation des processus de production participent à l’augmentation du pouvoir d’achat, du développement de la publicité, de la banalisation de l’automobile et de l’électro-ménager, de l’apparition de la télévision dans les foyer, favorisant une standardisation des formes ainsi qu’une stéréotypation des comportements et des valeurs. Mais un front critique s’échauffe autour de 1968 : Jacques Ellul s’alarme sur les dérives du progrès technologique, Martin Heidegger attaque frontalement la cybernétique, ou encore Theodor Roszak appelle à la nécessité d’une contre-culture. Dans son roman Ubik, K.Dick illustre cette dégénérescence libérale – la poussant à son paroxysme — par un discours publicitaire ouvrant chacun des chapitres, pointant ainsi du doigt le règne des objets. Le conapt de Joe Chip, personnage principal du roman, est emplit d’objets sur-technologisés qui possèdent leur propres exigences, souvent liées à l’argent : ils sont personnifiés, émancipés, possédant un « libre arbitre » qui n’est pas sans rappeler celui de nos objets connectés contemporains, à qui l’on confie les yeux fermés la sécurité de nos maisons. 

Mais le conapt est avant tout architecture. Bien que produit de l’imagination, l’imagerie véhiculée par les romans de science-fiction n’est pas sans rappeler certaines utopies architecturales, expérimentations de l’habitat, formes organiques et cellulaires. Cependant, nous sommes éduqués par l’industrie du cinéma aux villes post-apocalyptique des films de science-fiction, comme la dérangeante Los Angeles 2019 imaginée par Syd Mead pour le film Blade Runner de Ridley Scott, adapté du roman de K.Dick Les Androïdes Rèvent-ils de Moutons Électriques. Cette ville anticipé se partage une identité urbaine post-apocalyptique, polluée, sombre, et sur-industrialisée. C’est également une citée à deux vitesses, comme dans Metropolis de Fritz Lang, où les riches d’en haut ne se mêlent pas à la populace d’en bas qui est cosmopolite, multiculturelle, hétéroclite. Il est certain que le conapt est un système mais la litérarité même du terme ne nous permet de déceler la véritable nature du conapt ni son contexte. Dans ce système, l’individuel est-il totalement constitutif du collectif ? La perspective systémique du conapt ne pourrait-elle pas converger avec l’humanisme de Kepes, de Yona Firedman, ou encore de Nicolas Negroponte (Architecture Machine Group), où les interfaces ne seraient pas perçues comme instrumentales mais plutôt comme une forme de symbiose, « de cohabitation entre deux espèces intelligentes » (Nicolas Negroponte, Architecture Machines, cambridge MA, the MIT press, 1969, p.7) ?

Le conapt est machine d’expression car le conapt est littérarité, il est territoire d’esprit. Il peut être l’objet de la critique ou son résultat, il peut-être cellule ou poème, humain ou machine. Qu’importe, le conapt est, et sera, continuellement à advenir. ­C’est toute cette ambiguïté résidant dans la littérarité du mot, cette vague image, un peu flou, cet arrière plan de carton pâte qu’il nous faudra alors mettre à jour dans ce numéro de Librarioli. Essayer d’aposer à cette aporie formes informulables, principes philosophiques inimaginés, d’étudier ses engrenages, ses objets, ses usages, la reconfiguration des espaces publics et privés qu’il implique, la porosité du réel et du virtuel qu’il impose… Il nous faudra imaginer ce qui n’est pas dit, car il ne nous ai jamais dit que le chasseur d’androïdes ne se fait peut-être pas des œufs au plat en rentrant chez lui.

Avec les contributions de :

  • A Constructed World
  • Lauren Sanchez Calero
  • Nabil Tazi
  • Anthony Divad et Jacques Delon
  • Adrien Conq
  • Clara Pacotte
  • Féodor Kaufmann
  • Léticia Chanliau
  • Iommy Sanchez
  • Tyler Coburn
  • Gabriel Fabry
  • Liz Laplassotte
  • Ariel Kyrou (alias Léo De Javel)
  • Nicolas Giraud
  • Alexia Foubert
  • Anouchka Oler et Roxanne Maillet
  • Lou Masduraud et Antoine Bellini avec Félicité Landrivion
  • Maud Jacquin, Sébastien Pluot et Jagna Ciuchta

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